Sur quatre lots de mâche semés le même jour dans le même bac, deux ont donné une récolte en janvier et deux ont fondu en décembre. Le substrat était identique, l’exposition aussi, l’arrosage également. Seule la variété changeait.
C’est le genre de constat qui remet une hiérarchie en place. Passé la mi-septembre, la technique compte moins que le choix variétal, parce que la plante n’aura ni la chaleur ni la lumière pour compenser un mauvais départ. Une variété taillée pour le semis d’été mise en terre en octobre ne rattrape rien.
Les trois espèces réunies ici partagent une caractéristique : elles ont été sélectionnées, avant la généralisation des serres, pour produire dans le froid et sur des sols pauvres. Les dix variétés retenues sont toutes disponibles en semence biologique, toutes reproductibles, et toutes suivies chez moi sur au moins trois saisons en contenant.
Les dix variétés retenues, en un tableau
| Variété | Espèce | Dernier semis utile | Comportement au froid | Récolte |
|---|---|---|---|---|
| Verte de Cambrai | mâche | fin octobre | très résistante | décembre à mars |
| Coquille de Louviers | mâche | début octobre | bonne | décembre à février |
| Verte d’Étampes | mâche | mi-septembre | moyenne | novembre à janvier |
| Pain de sucre | chicorée | début septembre | bonne, jusqu’à moins 8 °C | novembre à janvier |
| Rouge de Vérone | chicorée | fin août | très bonne | décembre à février |
| Cornet d’Anjou | scarole | fin août | moyenne, à protéger | novembre à décembre |
| Chicorée sauvage améliorée | chicorée | fin juillet | racine rustique, forçage ensuite | décembre à mars, forcée |
| Blanc dur d’hiver | navet | début septembre | très bonne, se garde en terre | novembre à février |
| Boule d’or | navet | fin août | bonne | octobre à décembre |
| Des Vertus Marteau | navet | fin août | moyenne, à récolter tôt | octobre à novembre |
Les dates de dernier semis valent pour la moitié nord et se décalent d’environ deux semaines vers l’aval en région douce. Elles supposent un semis en place et un contenant exposé au moins quatre heures au soleil, ce qui est le régime courant d’un balcon urbain à cette saison.
Choisir des variétés anciennes pour semis tardif : trois critères
Le premier critère est la vitesse de levée à basse température. Une graine qui met trois semaines à lever le 10 octobre perd la fenêtre : les jeunes plantules doivent avoir formé leurs deux premières vraies feuilles avant que la durée du jour ne passe sous neuf heures, faute de quoi elles restent bloquées.
Le deuxième est le port. Les variétés à port plaqué au sol traversent bien mieux l’hiver que les variétés dressées, parce que le feuillage protège son propre collet et que la neige agit comme isolant plutôt que comme charge. C’est ce qui sépare une Verte de Cambrai d’une Verte d’Étampes, et une Rouge de Vérone d’une scarole.
Le troisième est la lenteur à monter au printemps. Une variété qui fleurit dès le premier redoux réduit la récolte de trois semaines. Les sélections anciennes de mâche et de navet d’hiver ont précisément été retenues pour cette qualité, parce que la période de soudure de mars et avril était le moment où elles servaient le plus.
Ce que « variété ancienne » recouvre vraiment
L’expression n’a pas de définition réglementaire. Dans l’usage courant, elle désigne des variétés-populations, c’est-à-dire des ensembles de plantes génétiquement proches mais non identiques, sélectionnées localement pendant des décennies avant l’ère des hybrides.
Cette hétérogénéité est ce qui les rend intéressantes en semis tardif. Là où un hybride donne cent plantes rigoureusement identiques, qui réussissent toutes ou échouent toutes, une variété-population donne cent plantes légèrement différentes, dont une partie encaisse un accident climatique que les autres ne supportent pas. En conditions instables, cet étalement est une assurance.
Le revers existe et il faut l’accepter : hétérogénéité de calibre, de date de récolte, parfois de couleur. Un lot de navets Boule d’or contient toujours quelques racines allongées ou plus pâles. Ce n’est pas un défaut de lot, c’est le fonctionnement normal d’une population.
Mâche : les trois lignées et ce qui les sépare

La mâche se divise en deux grands types, à petites feuilles et à grosses graines. La distinction se lit sur le sachet et elle détermine tout le reste.
La Verte de Cambrai appartient au premier type. Feuilles petites, rosette dense et plaquée, croissance lente, rusticité exceptionnelle. C’est la seule que je sème encore fin octobre, en acceptant une récolte tardive en février. Son rendement au mètre carré est le plus faible des trois, mais son taux de perte hivernale est le plus bas de loin.
La Coquille de Louviers occupe une position intermédiaire, avec des feuilles nettement plus larges et en cuillère, un rendement supérieur d’environ un tiers, et une rusticité encore bonne. La Verte d’Étampes, du type à grosses graines, donne les plus grandes rosettes et le meilleur rendement, mais son port plus ouvert la rend vulnérable dès que le froid s’installe : semée après la mi-septembre, elle déçoit.
Chicorée : sauvage, scarole, rouge, quatre comportements

La famille des chicorées est la plus large des trois et la plus mal comprise, parce que le mot recouvre des plantes dont l’usage n’a rien à voir.
Le Pain de sucre forme une pomme haute et serrée, façon romaine, qui se récolte entière. Il supporte des gelées marquées et se conserve plusieurs semaines en cave une fois arraché avec sa motte. La Rouge de Vérone forme une petite pomme rouge et blanche qui se colore précisément sous l’effet du froid : récoltée avant les gelées, elle reste verte et amère.
La scarole Cornet d’Anjou produit une rosette large aux feuilles peu découpées, plus tendre et plus fragile. Elle demande un abri dès moins trois degrés et se cultive donc comme une culture d’arrière-saison plutôt que d’hiver. Enfin, la chicorée sauvage améliorée n’est pas cultivée pour son feuillage mais pour sa racine, arrachée en automne puis forcée à l’obscurité pour produire les pousses blanches connues sous le nom de barbe de capucin.
Navet : les variétés d’hiver ne sont pas celles de printemps
La confusion entre navets de printemps et navets d’hiver explique la moitié des déceptions. Les premiers, tendres et rapides, sont faits pour être consommés jeunes en soixante jours ; les seconds sont des racines de garde, plus fermes, plus longues à venir, et destinées à passer l’hiver.
Le Blanc dur d’hiver est le type même de la racine de garde : chair ferme, peau épaisse, croissance lente, tenue en terre jusqu’en février sans dommage. Il se sème début septembre au plus tard et se récolte au fur et à mesure des besoins. C’est le seul des trois que je laisse dehors sans protection.
Le Boule d’or, à chair jaune et à saveur douce, occupe une position intermédiaire : bonne rusticité, mais il se creuse s’il reste trop longtemps en place. Des Vertus Marteau, variété longue et blanche à collet vert, est un navet de croissance rapide qui doit être récolté avant les premières gelées sérieuses. Sa présence dans cette liste tient à sa vitesse, utile pour un semis de rattrapage fin août.
Le froid : rusticité annoncée et rusticité observée
Les seuils de rusticité que l’on trouve sur les sachets correspondent à des conditions de pleine terre, sur sol drainé, avec une plante bien installée. Trois écarts systématiques séparent ces valeurs de ce qu’on observe réellement.
- L’humidité : une plante gorgée d’eau gèle plusieurs degrés plus haut qu’une plante en sol ressuyé. La combinaison pluie puis gel est bien plus destructrice qu’un froid sec plus intense.
- Le stade : une plantule de quatre feuilles n’a pas la rusticité d’une rosette formée. Un même lot peut perdre la moitié de ses pieds si la levée a été tardive.
- Le redoux : les alternances gel-dégel répétées font plus de dégâts qu’un froid continu, parce qu’elles déchaussent les collets et fatiguent les tissus.
Ma manière de lire un seuil annoncé consiste donc à lui retirer trois à quatre degrés en contenant, et à considérer que la date de levée pèse autant que la valeur elle-même. Une Verte de Cambrai levée le 1er octobre traverse un hiver ordinaire ; la même levée le 5 novembre ne le traverse pas.
Ce que la culture en contenant change à la rusticité
Un bac n’offre aucune inertie thermique. En pleine terre, la température à dix centimètres de profondeur suit celle de l’air avec plusieurs jours de retard et un amortissement considérable. Dans un bac de trente litres, elle la suit en quelques heures.
Conséquence directe : le collet et les racines subissent un froid que la même plante n’aurait jamais connu au jardin, et la motte peut geler en bloc pendant plusieurs jours. C’est cette prise en masse, et non le froid sur le feuillage, qui tue les rosettes de mâche en janvier.
Les deux corrections qui fonctionnent sont géométriques avant d’être techniques. Augmenter le volume, parce qu’un bac de soixante litres gèle beaucoup plus lentement qu’un bac de vingt. Et grouper les contenants contre une paroi plutôt que de les aligner le long d’un garde-corps, ce qui divise la surface exposée. Un voile d’hivernage posé sur des arceaux vient en troisième position, et il ne remplace ni l’un ni l’autre.
Rendements relevés en bac, variété par variété
Les chiffres qui suivent viennent de mes propres pesées, sur des bacs de soixante litres, exposés au sud-ouest, avec un substrat identique d’une saison à l’autre. Ils n’ont pas valeur générale, mais les écarts entre variétés se sont reproduits trois années de suite.
| Variété | Densité retenue | Rendement relatif | Pertes hivernales observées |
|---|---|---|---|
| Verte de Cambrai | très dense, à la volée | base de référence | très faibles |
| Coquille de Louviers | dense | environ un tiers de plus | faibles |
| Verte d’Étampes | dense | environ deux tiers de plus | fortes après janvier |
| Pain de sucre | 1 pied pour 25 cm | élevé au pied | faibles |
| Rouge de Vérone | 1 pied pour 20 cm | modeste au pied | très faibles |
| Blanc dur d’hiver | 1 pied pour 12 cm | élevé | négligeables |
| Boule d’or | 1 pied pour 12 cm | élevé | faibles, creusement tardif |
La lecture utile de ce tableau n’est pas la colonne des rendements mais la dernière. Une variété qui produit deux fois plus et perd la moitié de ses pieds en janvier ne fait pas mieux qu’une variété modeste et sûre, et elle demande le même travail. Sur un balcon où la surface est comptée, la régularité prime sur le pic.
Où trouver la semence biologique, et à quelle période
Trois sources coexistent, avec des logiques très différentes. Les maisons semencières spécialisées dans les variétés de conservation proposent l’essentiel de cette liste en sachet certifié, avec une disponibilité qui se raréfie à partir d’août pour les variétés d’automne : commandez en juin ou début juillet.
Les associations de sauvegarde de la diversité cultivée diffusent des lots parfois introuvables ailleurs, souvent en petites quantités, avec une traçabilité variétale précise. Les bourses d’échange locales, enfin, sont la source la plus intéressante pour les navets et les chicorées, parce que les lots y sont adaptés au climat de la zone depuis plusieurs générations.
Un point de vigilance sur les sachets : la mention biologique porte sur le mode de production de la semence, pas sur le caractère reproductible de la variété. Une semence biologique peut être un hybride, auquel cas la ressemer donne n’importe quoi. Vérifiez l’absence de mention d’hybridation si vous comptez récolter vos graines, comme le rappelle tout travail sérieux sur les semences biologiques et leur origine.
Ressemer : lesquelles se reproduisent fidèlement
La mâche est la plus simple des trois. Elle est majoritairement autogame, elle grène abondamment en mai, et les graines mûres tombent seules. Laisser monter trois ou quatre pieds suffit à assurer les semis de l’année suivante, et le ressemis spontané fonctionne si bien qu’il devient parfois envahissant.
Le navet et la chicorée demandent davantage d’attention parce qu’ils sont allogames et se croisent facilement. Deux variétés de navet en fleur à cinquante mètres l’une de l’autre échangent leur pollen, et les chicorées se croisent également avec les chicorées sauvages spontanées des bords de route.
La solution réaliste en ville consiste à ne conserver qu’une seule variété par espèce et par année, en alternant d’une saison à l’autre. C’est moins ambitieux qu’un isolement sous voile, mais c’est faisable sur un balcon, et cela suffit à maintenir un lot correct pendant plusieurs générations. Un réseau d’échange local permet ensuite de rafraîchir la population sans repartir de zéro, comme le pratiquent les grainothèques de quartier.
Les cinq variétés que j’ai écartées, et pourquoi
- La mâche à grosse graine d’Italie : rendement remarquable, rusticité insuffisante au-delà de décembre en contenant.
- La chicorée frisée d’été : magnifique en septembre, elle pourrit au collet dès les premières pluies froides.
- Le navet plat hâtif : trop rapide, il se creuse et devient spongieux avant même les gelées.
- La chicorée rouge à forcer sans motte : très bonne en pleine terre, elle demande une racine que la profondeur d’un bac ne permet pas de constituer.
- Le rutabaga : parfaitement rustique, mais il réclame un volume et une durée de culture qui le rendent inintéressant sur balcon.
Écarter une variété ne veut pas dire qu’elle est mauvaise, seulement qu’elle ne tient pas dans la contrainte retenue ici : un contenant, un semis tardif, et pas de serre. Trois de ces cinq sont excellentes en pleine terre, et je continue de les semer quand j’ai accès à une planche au jardin partagé.
Questions fréquentes
Une variété ancienne est-elle plus rustique par nature ?
Non, et c’est une idée à démonter. Certaines variétés anciennes sont fragiles et certaines sélections récentes sont très rustiques. Ce que les anciennes apportent, c’est une hétérogénéité génétique qui étale les réponses au stress, et une sélection faite dans des conditions sans chauffage ni protection, ce qui coïncide souvent avec ce que l’on recherche en semis tardif.
Peut-on encore semer de la mâche en novembre ?
C’est possible avec la Verte de Cambrai en région douce, mais la levée sera lente et la récolte reportée à mars. Le calcul est rarement favorable : la même surface occupée par un semis d’octobre bien levé produit deux fois plus. Un semis de novembre se justifie surtout pour occuper un bac qui serait vide de toute façon.
Faut-il stratifier ou pré-tremper ces semences ?
Aucune de ces trois espèces ne le demande. La mâche germe mieux au frais, ce qui explique les échecs des semis d’août quand le substrat dépasse vingt degrés ; un simple arrosage à l’eau fraîche et une ombre légère résolvent le problème. Le trempage préalable, en revanche, complique le semis à la volée sans rien apporter.
Comment savoir si un lot de semences ancien est encore bon ?
Un test sur vingt graines entre deux couches de papier humide, à température ambiante, donne la réponse en huit à douze jours. Au-dessus de quinze levées sur vingt, semez normalement ; entre huit et quinze, doublez la densité ; en dessous, le lot ne mérite plus la place qu’il occuperait dans le bac.
Ces variétés se cultivent-elles ensemble dans le même bac ?
Mâche et navet se marient bien, la première occupant la surface pendant que le second travaille en profondeur, à condition d’un bac d’au moins trente centimètres. Les chicorées, plus volumineuses et plus lentes, méritent un contenant à part, sans quoi elles étouffent la mâche à partir de novembre.
Ces dix variétés ne demandent aucun matériel particulier et aucune technique inhabituelle. Elles demandent une date, tenue à la semaine près, et un volume de substrat suffisant pour que la motte ne gèle pas en bloc. Le reste appartient à des plantes qui ont été sélectionnées pour se débrouiller seules.

