Un sachet de tomate acheté en jardinerie contient une trentaine de graines et coûte le prix de deux tomates au marché. Une seule tomate bien mûre en contient entre cinquante et cent cinquante. L’arithmétique est brutale, et c’est elle qui explique que la récupération de semences soit revenue dans les balcons et les jardins partagés.
Ce qui décourage, ce n’est pas le geste, c’est l’étape intermédiaire. La graine de tomate est enrobée d’un mucilage qui contient des inhibiteurs de germination. La sécher telle quelle donne un lot qui lève mal, en désordre, deux ans plus tard. Il faut passer par une fermentation, et cette fermentation obéit à des durées précises.
Le trajet complet tient en une dizaine de jours : quatre pour la fermentation et le tri, six pour le séchage. Il se termine deux semaines plus tard par un test sur vingt graines, qui est la seule façon honnête de savoir si le lot vaut la place qu’il occupe dans la boîte.
Le protocole en une lecture
- Fruit : bien mûr, voire légèrement blet, prélevé sur une plante saine et représentative.
- Fermentation : 2 à 4 jours à 20-22 °C, arrêt dès l’apparition du voile blanc.
- Tri : par flottaison. Ce qui coule est plein, ce qui flotte part.
- Séchage : 5 à 10 jours à température ambiante, jamais au four, jamais sur essuie-tout.
- Étiquette : variété, année, provenance, nombre de pieds, mention du test.
- Validation : 20 graines sur papier humide, lecture à 7 puis à 14 jours.
- Seuil de rebut : moins de 8 levées sur 20, le lot ne mérite pas d’être ressemé.
Choisir le fruit, pas seulement la variété
La règle qui fait le plus de différence tient en une phrase : on prélève sur plusieurs pieds, pas sur un seul. Trois à cinq plantes de la même variété suffisent à conserver un minimum de diversité et à éviter qu’un défaut individuel se transmette à tout le lot. Prélever chaque année sur le même pied favori conduit, en quelques générations, à une population appauvrie.
Le fruit se prend bien mûr, plus mûr que pour la cuisine, à la limite du blet. Une tomate cueillie verte puis mûrie sur le rebord de fenêtre donne des graines immatures, plus légères, avec un taux de levée médiocre. Choisissez un fruit typique de la variété : la bonne forme, la bonne couleur, le bon calibre. Un fruit déformé ou d’une teinte inhabituelle signale souvent un croisement.
Écartez systématiquement les fruits provenant d’une plante malade, même si le fruit lui-même paraît sain. Plusieurs maladies de la tomate se transmettent par la semence, et une fermentation bien conduite en réduit la charge sans la supprimer.
Les variétés qui ne se ressèment pas
La question précède tout le reste : inutile de fermenter quatre jours des graines qui donneront n’importe quoi. Tout dépend du mode d’obtention de la variété.
| Ce qui figure sur le sachet ou l’étiquette | Ce que donne la descendance | Verdict |
|---|---|---|
| Mention F1 ou « hybride » | Plantes hétérogènes dès la génération suivante, souvent moins productives | Ne pas ressemer |
| Variété fixée, de pays, ancienne | Descendance conforme au pied mère | Ressemer sans réserve |
| Variété fixée mais plusieurs cultivars côte à côte | Conforme dans la grande majorité des cas, quelques hors-types possibles | Ressemer, en écartant les hors-types |
| Plant acheté sans nom de variété | Origine inconnue, très souvent hybride | Ne pas ressemer |
| Tomate achetée en grande surface | Presque toujours hybride, et sélectionnée pour le transport | Ne pas ressemer |
La tomate cultivée, Solanum lycopersicum, est très majoritairement autogame : la fleur se féconde elle-même avant de s’ouvrir. C’est ce qui rend l’exercice accessible, contrairement aux courges ou aux choux. Quelques mètres entre deux variétés suffisent dans la plupart des cas.
Une exception mérite attention : certaines variétés anciennes, et beaucoup de types cerise, portent un stigmate saillant qui dépasse du cône d’étamines. Le bourdon peut alors croiser deux pieds voisins. Si vous tenez à la pureté d’une variété de tomate adaptée à la ville, ensachez un bouquet floral dans un voile fin avant ouverture et marquez-le d’un ruban.
Récupérer les graines de tomate : pourquoi la fermentation est obligatoire
Chaque graine est enveloppée d’une gangue gélatineuse issue des loges du fruit. Ce mucilage joue dans la nature un rôle simple : il empêche la graine de germer à l’intérieur du fruit tombé au sol. Il contient des substances inhibitrices qui restent actives une fois la graine séchée.
Une graine séchée avec sa gangue germe donc plus lentement, plus irrégulièrement, et son tégument se couvre d’une pellicule dure qui gêne l’imbibition. On peut la rincer longuement, le mucilage adhère. La fermentation, elle, le décompose entièrement.
Elle a un second effet, moins visible et plus important. Les micro-organismes qui se développent pendant ces quelques jours réduisent la charge de plusieurs bactéries pathogènes portées par la surface de la graine. Ce n’est pas une désinfection, et il ne faut pas la présenter comme telle : c’est une réduction, qui explique pourquoi la fermentation reste la méthode de référence chez les producteurs de semences biologiques.
Quatre jours de fermentation, puis le tri par flottaison

- Coupez la tomate en deux dans le sens de l’équateur, pas de la hauteur : les loges s’ouvrent et les graines se libèrent d’un coup de cuillère.
- Pressez pulpe et graines dans un bocal en verre. Ajoutez au plus deux cuillerées d’eau si le jus est très épais, pas davantage : trop d’eau ralentit la fermentation.
- Couvrez d’un linge ou d’un filtre à café maintenu par un élastique. Jamais de couvercle hermétique, la fermentation demande de l’air et produit du gaz.
- Placez le bocal à 20-22 °C, à l’abri du soleil direct. Étiquetez-le immédiatement au feutre : deux bocaux non identifiés au bout de trois jours, c’est deux lots perdus.
- Remuez une fois par jour à la cuillère.
- Arrêtez dès qu’un voile blanc ou grisâtre couvre la surface et que les graines se détachent librement. Compter 2 jours à 24 °C, 3 à 4 jours à 20 °C, davantage dans une pièce fraîche. Le repère est visuel, pas horaire.
- Remplissez le bocal d’eau claire et remuez énergiquement. Les graines pleines coulent, la pulpe et les graines vides remontent. Videz délicatement le surnageant.
- Répétez trois ou quatre fois, jusqu’à ce que l’eau reste limpide et que le fond ne contienne que des graines propres.
- Versez sur une passoire fine et rincez sous un filet d’eau en frottant du bout des doigts.
Le seul vrai risque est de laisser filer. Au-delà de cinq jours, ou par forte chaleur, les graines commencent à germer dans le bocal : le lot est irrécupérable, et le premier signe est une radicelle blanche à peine visible. Dans le doute, arrêtez trop tôt plutôt que trop tard, quitte à frotter un peu plus longuement à la passoire.
Le séchage : support, durée, température
Le support décide de la réussite. L’essuie-tout et le papier absorbant sont à proscrire : la graine y colle en séchant et se déchire au décollage. Utilisez une assiette en porcelaine, une plaque de verre, ou mieux, un tamis fin qui laisse passer l’air par-dessous.
Étalez les graines en une seule couche, sans amas, et séparez-les à l’ongle le premier jour. Laissez à température ambiante, entre 20 et 25 °C, dans une pièce ventilée et hors du soleil direct. Remuez chaque jour.
Comptez cinq à dix jours selon l’hygrométrie de la pièce. Jamais de four, jamais de radiateur en contact, jamais de déshydrateur : au-delà de 35 °C, l’embryon souffre et le taux de germination chute sans que rien ne se voie. Le séchage est terminé quand les graines glissent les unes sur les autres et qu’aucune ne colle au support ni au doigt.
Le geste que l’on oublie : ne rangez jamais un lot encore tiède ou légèrement humide dans un contenant fermé. C’est la première cause de moisissure en boîte, et elle se découvre six mois plus tard.
Cinq mentions à porter sur le sachet
Une enveloppe en papier kraft vaut mieux qu’un sachet plastique : le papier laisse s’échapper l’humidité résiduelle. Le contenu de l’étiquette compte autant que le contenu du sachet.
- Le nom exact de la variété, orthographié comme sur la source d’origine. Un nom approximatif rend l’échange impossible.
- L’année de récolte, et non l’année de semis prévue. C’est elle qui sert à calculer la longévité restante.
- La provenance : votre balcon, un échange, une grainothèque de quartier. En cas de problème, c’est la seule piste.
- Le nombre de pieds récoltés. Un lot issu d’un seul pied et un lot issu de cinq n’ont pas la même valeur génétique.
- Le résultat du test de germination, avec sa date. Cette ligne se complète deux semaines plus tard.
Rangez les enveloppes debout dans une boîte hermétique, à l’obscurité, dans la pièce la plus fraîche du logement. Une règle simple et fiable circule chez ceux qui conservent : la somme de la température en degrés et de l’humidité relative en pourcentage doit rester sous cinquante.
Le test de germination qui valide le lot

Sans ce test, un sachet ouvert depuis trois ans est un pari. Avec, il devient une donnée. Le protocole prend dix minutes et se pratique à n’importe quel moment de l’année, ce qui permet de trier toute la boîte en février plutôt que de découvrir le problème en avril, en pleine saison de semis.
- Comptez vingt graines prises au hasard dans le lot, sans choisir les plus grosses.
- Posez-les espacées sur un papier absorbant humidifié, dans une boîte plastique transparente ou un sac fermé.
- Maintenez entre 20 et 25 °C : le dessus d’un réfrigérateur, une pièce chauffée, jamais un radiateur.
- Vérifiez l’humidité chaque jour. Le papier doit rester humide, sans eau libre au fond.
- Comptez les levées au septième jour, puis au quatorzième. La tomate germe en général entre cinq et dix jours à cette température.
| Levées sur 20 | Taux | Décision |
|---|---|---|
| 18 à 20 | 90 à 100 % | Lot excellent, semis à densité normale |
| 15 à 17 | 75 à 85 % | Bon lot, densité normale |
| 12 à 14 | 60 à 70 % | Acceptable, semer une fois et demie plus dense |
| 8 à 11 | 40 à 55 % | Lot en fin de vie, semer double et prévoir un rattrapage |
| Moins de 8 | Sous 40 % | Jeter le lot, repartir d’une source fiable |
Le repère de 75 % n’est pas arbitraire : c’est le seuil minimal de germination exigé pour la commercialisation des semences de tomate. Un lot maison qui l’atteint vaut donc un sachet du commerce. Les plantules du test se repiquent en godet si la saison le permet, ou se compostent.
Combien de temps un lot reste bon
La tomate fait partie des espèces les plus endurantes. Un lot correctement séché et conservé au frais garde un taux exploitable quatre à six ans, et parfois jusqu’à dix. C’est l’une des rares semences potagères dont on peut raisonnablement produire un stock pluriannuel en une seule récolte.
La chute n’est pas linéaire. Elle est lente les trois premières années, puis s’accélère nettement, ce qui rend le test indispensable à partir de la quatrième. Deux facteurs pèsent plus que l’âge : l’humidité au moment de la mise en sachet, et les variations de température du lieu de rangement. Une boîte posée sur une étagère de cuisine, entre les cycles du four et la vapeur des casseroles, vieillit un lot deux fois plus vite qu’un placard de couloir.
Les ratés les plus fréquents et leur cause
- Graines qui germent dans le bocal : fermentation prolongée au-delà de quatre à cinq jours, ou pièce trop chaude. Le lot est perdu, sans rattrapage possible.
- Odeur putride et graines noircies : bocal hermétiquement fermé, donc fermentation en anaérobie. Recommencez avec un linge.
- Graines collées en plaque : séchage sur papier absorbant. Décollez ce qui se décolle, jetez le reste.
- Moisissure découverte dans la boîte : mise en sachet avant séchage complet. Le lot entier se jette, sans le renifler de près.
- Descendance hétérogène au printemps suivant : variété hybride au départ, ou croisement par un pied voisin à stigmate saillant.
- Levée nulle malgré un beau lot : semis dans un substrat trop froid. Sous 15 °C, la tomate ne lève pas, et ce n’est pas la graine qui est en cause.
Hygiène, pulpe et compost
Le bocal de fermentation développe des moisissures de surface. Ce n’est pas dangereux à manipuler, mais on se lave les mains après, on n’y plonge pas le nez et on garde le récipient hors de portée des jeunes enfants. Lavez le bocal à l’eau très chaude avant tout autre usage alimentaire.
La pulpe et l’eau de rinçage vont au compost, à une exception près, et elle est importante : un fruit issu d’un pied atteint de mildiou ou d’une maladie bactérienne n’y va pas. Un composteur domestique ne monte pas assez haut en température pour détruire ces agents. La preuve tient d’ailleurs sous les yeux de tout le monde : les graines de tomate jetées au compost repoussent l’année suivante, ce qui montre bien que le tas n’a jamais atteint une température létale.
Dernier rappel, souvent utile quand des enfants participent : le feuillage, les tiges et les fruits verts de tomate contiennent des composés amers de la même famille que ceux de la pomme de terre. Ils ne se consomment pas crus, et les rameaux coupés ne se donnent pas aux animaux domestiques.
Questions fréquentes
Peut-on sauter la fermentation en rinçant très longtemps ?
On obtient des graines apparemment propres, mais le mucilage sec forme une pellicule qui retarde l’imbibition, et la réduction des bactéries de surface n’a pas lieu. Le lot lèvera, plus lentement et plus irrégulièrement. Pour un usage sérieux, la fermentation reste la voie courte.
Combien de graines obtient-on par tomate ?
Entre cinquante et cent cinquante selon le type. Les cerises en donnent beaucoup pour leur taille, les grosses variétés à chair pleine nettement moins que leur volume ne le laisse croire. Deux fruits suffisent largement pour une saison de balcon.
Que faire des graines qui flottent ?
Elles partent avec la pulpe. Une graine qui flotte est vide, immature ou creuse, et elle ne germera pas. Le tri par flottaison n’est pas une précaution de perfectionniste : c’est ce qui fait passer un lot de 60 à 90 % de levée.
Le congélateur prolonge-t-il la conservation ?
Uniquement si la graine est parfaitement sèche, car l’eau résiduelle forme des cristaux qui abîment les tissus. Pour un usage domestique sur cinq ou six ans, un placard frais, sec et sombre suffit et évite ce risque.
Peut-on ressemer une tomate hybride pour voir ce que ça donne ?
On peut, et c’est même instructif : la descendance éclate en formes et en couleurs variées, dont certaines intéressantes. Mais c’est une expérience, pas une production. Réservez-lui un bac à part et gardez vos variétés fixées pour le sérieux.
Le protocole complet coûte un bocal, un linge et vingt minutes réparties sur dix jours. Ce qu’il rapporte n’est pas seulement l’économie du sachet : c’est un lot dont vous connaissez l’origine, l’année et le taux de levée, trois informations qu’aucune étiquette du commerce ne donne toutes ensemble.

