Sur une terrasse de trente mètres carrés exposée plein ouest, au cinquième étage, j’ai installé il y a quatre ans six graminées dans des bacs identiques de quatre-vingts litres. Même substrat, même exposition, même arrosage. La seule variable était l’espèce.
Chaque année, en février, je note lesquelles sont encore debout, lesquelles se sont couchées et à quelle date, et ce qu’il reste de lisible depuis la fenêtre. Le classement s’est reproduit à l’identique quatre années de suite, ce qui est rare pour un relevé de terrain.
Le sujet n’a rien d’anecdotique. Sur un petit espace urbain, la période de novembre à mars représente cinq mois sur douze, et une plante qui s’effondre le 15 novembre laisse un bac vide pendant tout ce temps. La tenue hivernale vaut ici autant que la floraison.
Les six espèces, hauteur et tenue
| Espèce | Hauteur avec inflorescence | Debout jusqu’au | Exposition | Rabattage |
|---|---|---|---|---|
| Miscanthus sinensis | 150 à 200 cm | fin mars | soleil | mars |
| Calamagrostis x acutiflora | 150 à 180 cm | fin février | soleil, mi-ombre | fin février |
| Panicum virgatum | 120 à 160 cm | mi-janvier | soleil | février |
| Pennisetum alopecuroides | 70 à 100 cm | début décembre | soleil chaud | mars |
| Stipa tenuissima | 50 à 70 cm | persistant, se peigne | soleil sec | peignage en mars |
| Carex et Sesleria | 30 à 60 cm | persistant | mi-ombre | nettoyage seulement |
Les dates de la troisième colonne correspondent au moment où plus de la moitié des tiges d’une touffe sont couchées ou cassées. Elles varient d’environ trois semaines d’une année à l’autre, selon la fréquence des épisodes de vent fort et l’intensité des pluies de décembre.
Ce que tenir debout veut dire, et comment je l’ai noté
Le critère retenu est simple et reproductible : une touffe est considérée comme debout tant que plus de la moitié de ses tiges florifères se maintiennent au-dessus des deux tiers de leur hauteur d’origine.
Ce seuil compte parce qu’une graminée se dégrade rarement d’un coup. Elle perd d’abord quelques tiges périphériques, puis s’ouvre en couronne, puis s’affaisse au centre. Une touffe ouverte en couronne au 1er janvier n’a plus aucune valeur graphique, même si aucune tige n’est cassée.
Le relevé se fait au même endroit et à la même heure, une fois par semaine de novembre à mars, avec une photographie systématique depuis la porte-fenêtre. La photo vaut mieux que la mémoire : à trois semaines d’intervalle, l’oeil ne perçoit pas l’affaissement progressif d’une touffe, alors que deux images superposées le montrent sans discussion.
Trois facteurs pèsent sur ce comportement, dans cet ordre : la rigidité de la tige, le rapport entre la hauteur et le diamètre de la touffe, et la surface offerte à la neige mouillée par l’inflorescence. Une plume dense et large, comme celle du pennisetum, encaisse mal une neige lourde ; un épi étroit et dressé la laisse glisser.
Miscanthus sinensis : la plus haute, la plus fiable
C’est la référence absolue en tenue hivernale, et sur mes quatre saisons, aucune touffe ne s’est effondrée avant la fin février. Les tiges sont épaisses, presque ligneuses à la base, et elles restent dressées sous la neige comme sous le vent.
Le feuillage vire à l’ocre puis au beige clair en novembre, et les inflorescences argentées prennent une consistance soyeuse qui capte la lumière rasante d’hiver. C’est la plante qui produit le plus d’effet à contre-jour.
Ses deux contraintes sont le volume et l’eau. Une touffe adulte occupe un mètre de diamètre au sol, ce qui exclut les cultivars les plus grands d’un bac de moins de cent litres. Et elle consomme beaucoup en été : en contenant, l’arrosage devient le facteur limitant dès juillet. Les cultivars compacts, autour d’un mètre vingt, sont la bonne réponse en terrasse.
Calamagrostis x acutiflora : la colonne verticale qui ne bouge pas

Si l’on ne devait en retenir qu’une pour un espace étroit, ce serait celle-ci. Le port est strictement vertical, le diamètre de la touffe reste modeste, et l’inflorescence, d’abord souple et rosée en juin, se resserre en un épi étroit et beige qui offre très peu de prise au vent.
Elle fleurit tôt, dès la fin du printemps, et garde sa silhouette pendant huit mois. Elle accepte la mi-ombre, ce qui est rare chez les graminées ornementales, et elle tolère des sols plus lourds et plus humides que les autres.
Son seul défaut est esthétique : sa rigidité, précisément, la rend un peu raide en isolé. Elle se comporte beaucoup mieux plantée par trois ou cinq, en ponctuation verticale répétée le long d’un mur ou d’un garde-corps, où elle joue le rôle d’une colonne légère.
Panicum virgatum : léger, transparent, couché dès la neige
Le panic érigé produit la plus belle transparence des six. Les panicules sont extrêmement fines, presque une brume, et elles filtrent la lumière sans masquer ce qui est derrière, qualité précieuse quand on veut conserver une vue.
Le feuillage prend des teintes remarquables en octobre, du jaune d’or au rouge sombre selon les cultivars. Certains gardent des tons bleutés tout l’été avant de virer.
Sa faiblesse est la tenue. Les tiges sont fines et la touffe s’ouvre en couronne à la première neige mouillée, généralement entre la mi-décembre et la mi-janvier sur ma terrasse. En bac exposé au vent, ce délai raccourcit encore. C’est une plante d’automne magnifique dont il faut accepter qu’elle quitte la scène en janvier.
Pennisetum alopecuroides : la plus belle floraison, la tenue la plus courte
Les épis en écouvillon du pennisetum sont les plus décoratifs du lot, et ils sont aussi les plus éphémères. Ils se désagrègent dès les premières pluies froides, les graines se détachent, et la plante n’offre plus qu’un paquet de feuilles couchées en décembre.
À cela s’ajoute une exigence de chaleur. Le pennisetum fleurit tard, souvent en août, et dans une année fraîche ou sur une exposition insuffisamment chaude, la floraison est maigre ou absente. En bac, il demande la place la plus chaude de la terrasse.
Le substrat compte aussi davantage que pour les autres. Un mélange trop riche donne un feuillage abondant et peu de fleurs, tandis qu’un substrat drainant et modérément fertile concentre la plante sur sa floraison. C’est la seule des six sur laquelle j’ai réduit volontairement la part de compost dans le bac, et la différence s’est vue dès la deuxième année.
Il reste défendable pour la période de juillet à novembre, à condition de l’associer à une espèce qui prendra le relais après. Le placer en premier plan devant un miscanthus règle la question : le pennisetum tient l’automne, le miscanthus tient l’hiver.
Stipa tenuissima : le cas particulier du feuillage persistant
La stipe cheveux d’ange ne suit pas la même logique que les cinq autres, parce que sa valeur ne tient pas à ses inflorescences mais à sa masse de feuillage fin, qui reste en place toute l’année en prenant une teinte blond clair.
Elle ne se rabat jamais. On la peigne, en mars, avec les doigts gantés ou un râteau à main, pour retirer les feuilles mortes accumulées au centre. Un rabattage sévère, tentant quand la touffe paraît sèche, la fait souvent dépérir.
Elle réclame en revanche un drainage impeccable et une exposition très ensoleillée. En bac, elle est la plus tolérante à la sécheresse des six, et la plus sensible à l’excès d’eau hivernal. Elle se ressème abondamment, ce qui est un atout dans une cour et un inconvénient sur une terrasse voisine.
Carex et Sesleria : les deux qui ne se rabattent pas
Ces deux genres jouent un rôle différent : ce sont des couvre-sols structurants, pas des plantes de silhouette. Ils restent verts ou glauques toute l’année, ils forment des touffes basses et régulières, et ils supportent la mi-ombre, ce qui les rend précieux au pied d’un mur nord.
La sesleria, à feuillage bleuté et à la floraison discrète en avril, garde un port dense et régulier sans intervention. Les carex offrent une gamme de teintes très large, du bronze au vert vif, et plusieurs supportent des sols frais que les autres graminées refusent.
L’entretien se limite à un nettoyage à la main au printemps, en retirant les feuilles brunies. Ces deux genres constituent la base sur laquelle les quatre autres viennent se détacher, et ils ferment le pied des bacs, qui est souvent le point faible visuel d’une composition en contenant, comme dans tout aménagement pensé au dessin.
Graminées ornementales en hiver : ce que le pot change
Trois différences séparent un bac d’une pleine terre, et elles expliquent la plupart des déceptions.
La première est l’ancrage. Une touffe en bac n’a pas la profondeur d’enracinement qui stabilise la plante en pleine terre, et par grand vent, c’est parfois le contenant entier qui bascule. Un bac de graminées hautes doit être lourd, lesté au fond de pouzzolane, et de préférence adossé plutôt qu’isolé.
La deuxième est le gel de la motte. Les graminées de terrain sec, stipe et pennisetum, ne craignent pas le froid mais craignent le froid humide sur des racines confinées. Un bac qui ne s’égoutte pas est la première cause de perte hivernale.
La troisième est le volume. En dessous de cinquante litres, un miscanthus ou un calamagrostis n’atteint jamais sa hauteur annoncée et se dessèche en été. Quatre-vingts litres constituent un minimum réaliste pour les espèces hautes, quarante pour les basses. Le référentiel taxonomique tenu par le Muséum national d’Histoire naturelle permet de vérifier les noms d’espèces, souvent flottants dans le commerce.
Le vent en terrasse : ce qui casse et ce qui plie

Les tiges de graminées ne cassent presque jamais par la seule force du vent : elles cassent par fatigue, après des dizaines d’heures d’oscillation, et le point de rupture se situe au niveau du premier noeud au-dessus du feuillage.
Ce qui aggrave le phénomène est la turbulence, pas la vitesse. Un vent régulier fait osciller la touffe en bloc ; un vent tourbillonnant contre un garde-corps plein ou un angle de bâtiment impose des mouvements croisés qui fatiguent les tiges beaucoup plus vite.
Deux corrections fonctionnent. Grouper les bacs pour que les touffes se soutiennent mutuellement, ce qui réduit visiblement la casse. Et éviter les emplacements en angle et les passages entre deux murs, où la vitesse locale double sans que rien ne le laisse deviner en été. Un brise-vent ajouré, plutôt que plein, complète utilement le dispositif sur une terrasse de toit aménagée.
La date de rabattage, espèce par espèce
| Espèce | Geste | Période | Hauteur de coupe |
|---|---|---|---|
| Miscanthus | rabattage complet | mars | 10 à 15 cm |
| Calamagrostis | rabattage complet | fin février | 10 cm |
| Panicum | rabattage complet | février | 10 cm |
| Pennisetum | rabattage complet | mars, jamais avant | 10 cm |
| Stipa | peignage manuel | mars | aucune coupe |
| Carex et Sesleria | nettoyage manuel | mars ou avril | aucune coupe |
Le pennisetum mérite une mention particulière : rabattu à l’automne, il subit l’hiver à nu et redémarre mal, parce que le feuillage sec protège sa couronne. Rabattre trop tôt est la principale cause de pertes sur cette espèce, davantage que le froid lui-même.
Une précaution vaut pour toutes les espèces : ne rabattez jamais avant d’avoir vérifié qu’aucune pousse nouvelle ne démarre à la base. Sur une terrasse abritée, le calamagrostis redémarre parfois dès la mi-février, et une coupe basse à ce moment sectionne les jeunes pousses. Écartez le feuillage sec à la main et regardez au centre de la touffe avant de sortir la cisaille.
Le geste se fait au sécateur de force ou à la cisaille, jamais à la débroussailleuse en bac. Une astuce de chantier consiste à ceinturer la touffe d’une sangle avant de couper : la coupe est nette et l’ensemble s’emporte d’un seul bloc.
Composer un massif qui tienne de novembre à mars
La composition qui fonctionne repose sur trois strates et sur une règle de proportion.
- Fond : miscanthus ou calamagrostis, en bacs de quatre-vingts à cent litres, qui donnent la hauteur et tiennent jusqu’en février.
- Milieu : panicum et pennisetum, pour l’automne, en acceptant qu’ils quittent la scène.
- Pied : carex, sesleria et stipe, persistants, qui masquent la base des grands et occupent l’oeil quand les autres sont couchés.
- Proportion : au moins la moitié du volume planté en espèces tenant après janvier.
- Compléments : deux ou trois vivaces à tiges rigides et capitules persistants, qui prolongent la lecture graphique.
La faute la plus courante consiste à composer en juin, au moment de l’achat, quand tout est vert et fourni. Le même massif photographié le 15 janvier révèle immédiatement le déséquilibre, et c’est cette photo-là qu’il faut avoir en tête au moment de choisir, comme pour toute sélection de plantes adaptées aux conditions urbaines.
Questions fréquentes
Peut-on laisser les graminées sans arrosage en été sur une terrasse ?
Seules la stipe et certains carex secs le supportent. Le miscanthus et le calamagrostis consomment beaucoup et se dessèchent irrémédiablement s’ils manquent d’eau en juillet, ce qui compromet la floraison et donc toute la silhouette hivernale. En bac, comptez un arrosage tous les deux à trois jours en pleine chaleur.
Faut-il diviser les touffes, et quand ?
Tous les trois à cinq ans, quand le centre se dégarnit et que la touffe s’ouvre. La division se fait en avril, jamais en automne, à la bêche ou à la scie pour les miscanthus dont la souche devient très dure. C’est aussi l’occasion de renouveler le substrat du bac.
Ces plantes sont-elles utiles à la faune ?
Les touffes laissées en place offrent un abri hivernal à de nombreux insectes, et les graines nourrissent quelques passereaux. C’est un argument supplémentaire pour reporter le rabattage à la fin de l’hiver plutôt que de nettoyer en novembre.
Quelles graminées éviter en ville ?
L’herbe de la pampa, dont le statut d’espèce envahissante est établi dans plusieurs régions et dont un seul plumeau libère une quantité considérable de graines. Certains miscanthus se ressèment aussi dans les climats doux : privilégiez les cultivars stériles ou peu fertiles, mention qui figure sur les étiquettes sérieuses.
Combien de temps un bac de graminées reste-t-il en place ?
Cinq à huit ans avec un renouvellement partiel du substrat et une division au milieu de cette période. Le signal de fin est un développement qui plafonne et un substrat qui s’assèche en une demi-journée malgré un volume correct.
La liste courte tient en trois noms : miscanthus, calamagrostis et un persistant bas. Avec ces trois-là dans les bonnes proportions, une terrasse reste lisible du 1er novembre au 15 mars, et tout ce qu’on ajoute ensuite relève du plaisir plutôt que de la structure.

